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Archéologie dans les grottes : des poteries mises au jour

dimanche 26 juillet 2015, par Hugo Struna

Prosper-Prost NTOUTOUME MBA, un des deux archéologues de l’équipe, présente une partie de son travail dans les cavernes de Lastoursville : repérer sur le sol les traces de passages humains. Interview dans la grotte de Lipopa, entre deux poteries qui affleurent au sol.

Il semblerait que nous soyons entourés de morceaux de poteries. Il s’agit de vestiges anciens ?

Oui, regarde les ornements de cette céramique. D’après les études que nous avons déjà menées ailleurs au Gabon, nous reconnaissons, à la forme des motifs, la tradition culturelle de la Lopé - une région proche de Lastoursville. Un courant décoratif qui s’étale du XVème jusqu’au XXème siècle ! Nous sommes donc devant de beaux témoignages de passages humains, à une époque certainement lointaine. Après, reste à déterminer plus précisément leur âge et puis à comprendre ce que venaient faire les hommes dans cette partie peu profonde de la grotte. Pour l’instant nous ne disposons pas d’éléments suffisants pour répondre. Mais déjà, pour la première fois de l’expédition, nous identifions l’origine culturelle des vestiges.

affleurement de poteries dans la grotte de Lipopa

Comment alors dater précisément ces objets ?

Plusieurs méthodes existent, leur utilisation est indispensable surtout en l’absence de décorations. Par chance, les poteries d’aujourd’hui étaient mêlées à du charbon de bois, une autre trace anthropique. En soumettant ceux-ci à une datation au carbone 14, nous obtiendrons un âge assez précis avec une marge d’erreur de quelques années selon la qualité de l’échantillon. Sinon, sans trace de matière organique sur le site, l’alternative couramment employée est la thermoluminescence, une analyse directe de la poterie par rayonnement laser.

Plus généralement en quoi les grottes de Lastoursville sont-elles intéressantes pour un archéologue comme vous ?

D’abord il faut savoir que la prospection archéologique en milieu tropical doit composer avec de nombreuses problématiques de terrain. Le sol acide empêche la conservation des vestiges organiques en particulier, comme les ossements. Or les grottes ont ceci d’intéressant qu’elles préservent en leur sein ces traces des perturbations extérieures. De par leur cloisonnement rocheux d’une part mais aussi grâce au guano de chauve-souris qui se dépose et s’accumule en piégeant ce qui se trouve sur le sol. Avec le fond des lacs, les grottes font ainsi partie des rares zones où il est possible de trouver des vestiges relativement bien conservés.

Comment sait-on a priori qu’une grotte a pu être occupée par des hommes ?

On ne s’attend jamais à trouver des traces, c’est le fruit du hasard ! On peut supposer que là où il y a eu un abri, l’homme, dans son processus migratoire, a pu s’y arrêter à un moment donné pour chercher de la sécurité. Pour cette raison nous privilégions les abris sous roche faciles d’accès aux grottes très profondes et techniques. Cette cavité de Lipopa, avec son large porche d’entrée, en est un bon exemple. Il faut se mettre à la place de l’homme de l’époque !

Comment se déroule une sortie archéologique dans les grottes en général ?

Parmi les techniques reconnues dans le monde archéologique, on utilise ici exclusivement ce qu’on appelle la prospection par observation directe du sol. C’est ce que je fais en ce moment même. Cela consiste tout simplement à scruter sur son chemin ce qui pourrait ressembler à un vestige. Une recherche qui n’est pas sans poser certaines difficultés. Pour reconnaitre parmi les rochers les tessons de poterie, la plupart du temps recouverts de guano, il faut faire preuve d’une certaine acuité visuelle. Mais on s’y habitue au fil des sorties. Ainsi nous visitons les couloirs, les allées, tout en portant une attention toute particulière à certains endroits à haut potentiel archéologique. Les terrasses un peu surélevées, où l’on trouve des dépôts de guano séchés, en sont un bon exemple.

Plusieurs sorties dans la même cavité sont-elles nécessaires pour ne rien rater ?

Oui on trouve rarement tout dès la première visite. C’est la raison pour laquelle on retourne souvent plusieurs fois dans la même grotte. D’autant que nous sommes face à une carence plus ou moins handicapante selon notre position dans la grotte : le manque de lumière. Les gravures rupestres, comme celles que nous avons identifiées à l’entrée de cette grotte par exemple, exigent une forte luminosité pour faire ressortir les traits du dessin. Nous avons déjà prévu de revenir ici même pour poursuivre les fouilles et faire de belles photos.

Que faites-vous après avoir découvert un morceau de poterie, comme à l’instant ?

Tout dépend où l’on retrouve les vestiges : lorsqu’ils affleurent au sol, le prélèvement précède une vérification à la truelle. Si le sol s’enfonce légèrement, procéder à une ouverture en creusant ou faire un sondage peut s’avérer nécessaire. Des éléments enfouis attendent parfois d’être mis au jour. Dans le cas contraire une simple collecte suffit, c’est qu’on appelle un ramassage de surface. Une fois au camp, nous rincerons à l’eau claire nos trouvailles tout en nettoyant, avec une brosse, la terre ou le guano incrustés sur la céramique. La dernière étape se déroulera derrière mon bureau : description des pièces, dessins, et référencement permettront d’approfondir ou de rechercher, si elles sont inconnues, les origines culturelles des vestiges.

Dans votre métier d’archéologue, vous n’aviez jamais eu l’occasion de travailler dans les grottes. Cela est-il différent de ce que vous faites en temps normal ?

Cette expédition, en dehors de l’aspect spéléologie, permet pour nous archéologues d’être sur la trace de nos ancêtres dans les cavités qu’ils auraient pu occuper à un moment donné dans l’histoire. C’est donc passionnant ! Mais je ne cache pas que les sorties sont bien plus épuisantes que d’habitude, les spéléologues nous épuisent ! (rire)

Quel est le rêve d’un archéologue comme vous ?

Le rêve des archéologues est de retrouver des ossements humains non récents. Jusqu’à aujourd’hui au Gabon, nous avons seulement trouvé une mâchoire de mouton datant de -300 avant J.C à la Lopé. Une découverte qui témoigne de la maitrise de l’élevage à cette époque reculée. Mais en ce qui concerne les humains, il faudrait que des individus soient morts à l’intérieur de la cavité, pour que les ossements puissent être conservés dans guano. Autant dire que les chances sont très maigres, mais nous ne perdons pas espoir !

Bonne fouille !